De Charles Chehirlian

  1153 D.O – 6ème semaine.                          

                                                                   

       Cette semaine a été plus rude. Il y a eu un autre vent de panique chez les pensionnaires. Chez quasiment tous ceux qui avaient été touchés la première fois, il y a quatre semaines. Là aussi, rien à faire. Deux autres se sont donnés la mort. Une amissière a remarqué que les deux crises s’étaient déroulées un soir de pleine lune. À vrai dire, je pense que ce ne soit qu’une simple coïncidence. Nous verrons donc à la prochaine lune. Nous avons envoyé des missives pour en informer nos supérieurs.

Cette fois-ci, j’ai senti une peur sans nom chez les pensionnaires. La première crise les avait surpris, mais là, ils ressentent, comprennent quelque chose que je ne saisis pas. Je me suis fait happer le bras par un malade, accroché aux barreaux, les yeux cernés, les cheveux longs cachant à moitié son visage et le corps plus cadavérique qu’un spectre. Il m’implorait de l’aider, de le protéger de « lui », qu’il était dans sa tête et lui ordonnait de l’annoncer.  C’est à la tache carmin qu’il laissa sur mon tablier que je vis qu’il s’était mutilé le visage avec ses ongles. Je fus saisi d’effroi en constatant ce qu’il s’était fait subir à la joue. C’était horrible, et une des amissières mit la journée à s’en remettre.

 

Le lendemain du drame, je suis allé voir Hernist. Il était profondément inquiet et n’a pas parlé. Il n’y avait rien d’étonnant. Il sait quelque chose sur ces événements et il se rend compte que j’en suis également conscient. Ceci semble nous rapprocher, c’est une bonne chose je pense.

 

         1153 D.O – 7ème semaine.

       Je commence à gagner sa confiance. Depuis quelque temps, il s’assoit en tailleur, face à moi, avec la plus grande politesse. Nous parlons maintenant de sujets plus variés, culturels ou parfois même futiles. C’est un érudit. Hier, nous avons échangé deux heures durant sur l’Histoire des Guerres Hastatiennes.  Cependant, il refuse toujours de venir s’asseoir avec moi. Peut-être ne s’en sent-il pas encore digne ? Ou serait-ce moi qu’il ne considère pas digne de siéger à sa table ?

 

 

         1153 D.O – 8ème semaine.

       Mes visites quotidiennes sont incontestablement attendues de sa part, et je l’admets, c’est réciproque. Tiniel me recommande d’être prudent et de ne pas trop m’attacher, que c’est toujours mauvais. Il me dit que souvent, les pensionnaires dotés d’un tel intellect cachent quelque chose et tentent de manipuler les esprits avec la plus grande sournoiserie. C’est tout à fait probable, et je devrais suivre son conseil.

Cependant, je ne puis m’empêcher de continuer mes visites. Il semble que je sois le seul avec qui Hernist ait parlé de la sorte depuis bien longtemps. Les autres mires ne lui accordent pas autant d’importance, et le considèrent plus comme un cas de folie extrême que comme un être humain ayant simplement une manière particulière de communiquer.

« Vous êtes jeune Maître Mire, vous savez bien des choses, mais dites-moi, quel est votre réel but dans la vie ? Vous n’êtes pas obligé de me répondre maintenant, réfléchissez » m’a-t-il demandé l’autre jour.

Il m’a posé cette question de manière si calme et profonde que je n’ai en effet pas pu lui répondre. Il s’attendait à bien autre chose qu’un banal « être heureux, faire mon métier, prendre soin de vous ». D’ailleurs, à cette question, je n’ai toujours pas trouvé la réponse...