De Charles Chehirlian

« Journal du Mire Geld Vindergen - Goldamein - Royaume Kharnakel

 

– 1153 D.O».

 

« Office des Soins des Maladies de l’esprit de Vinathiane. »

 

       –  1153 D.O – 1ère semaine.      

       Ma récente et soudaine nomination à l’Office des Soins des Maladies de l’esprit de Vinathiane m’a quelque peu surpris. Pour un de mes premiers postes, j’ai été sollicité pour remplacer l’éminent Mire Ektornad, subitement tombé malade il y a deux mois. Il est entré dans une sorte de léthargie, inexplicablement. Vu sa robustesse, tous ont trouvé cela étrange. Il repose dans une chambre depuis lors. Il ne présente aucun symptôme, il semble en parfaite santé, et pourtant, il dort. Aucun cauchemar, aucune autre activité.

L’Office de Vinathiane n’est pas un lieu que l’on pourrait qualifier de sain. C’est une grande bâtisse, plantée dans un lieu isolé du monde, en pleine forêt sombre, malgré le printemps qui vient d’arriver. J’ai l’impression d’être dans un véritable labyrinthe. Je suis obligé d’être constamment accompagné par une amissière[1] pour ne pas me perdre dans tous ces couloirs. Tout ici est sombre et lugubre, chaque son résonne dans de sinistres échos. Les complaintes tourmentées et les lamentations des malades retentissent inlassablement, telle une mélodie de l’horreur qui jamais ne cesse, qui valse de couloir en couloir, au gré des courants d’air humides et glaciaux. Malgré mon esprit rationnel, je ne puis m’empêcher d’imaginer que des créatures pourraient surgir à chaque instant.

 

       Cela fait à peine trois jours que je suis là, et déjà cet endroit me pèse. Malgré la saison, il fait honteusement froid. Les pièces sont pour la plupart insalubres. Je relève nombre de moisissures sur les murs, et dans les cellules il y a bien souvent des rats.

       Les pensionnaires ne sont pas des cas banals que l’on aurait placés en Office de ville. Ils ne sont pas là par hasard. J’avoue ne pas être rassuré. Mes expériences à l’Office d’Imbelgen avec le Mire Trelonest étaient bien différentes. Les pensionnaires étaient fous, mais on savait les canaliser pour que tous restent calmes.

                                                                         

Ici, on les laisse vaquer à leur folie. Les cellules ne sont pas des pièces fermées, il y a juste des barreaux parfois un peu trop espacés à mon goût, et on entend absolument tout.

Encore et toujours cet incessant et insupportable bruit de fond qui vogue. Ces gémissements interminables traversent même les murs, comme un bourdonnement assourdissant. Comment les Mires et amissières font pour supporter cela à longueur de temps ? S’y seraient-ils faits ?

 

Dans de telles conditions, il est quasi improbable qu’un homme à l’esprit déjà torturé puisse guérir. 

Je ne sais pas si je tiendrai encore longtemps.

                                                                                  

 

       – 1153 D.O – 2ème semaine

       Voilà, c’est fait, je n’entends plus ce bourdonnement. Cela veut-il dire que je suis accepté en ces lieux ? Ou suis-je déjà devenu fou ?

 

La chute d’Ektornad n’est pas le seul mystère de Vinathiane.

Hier, un étrange mal de l’esprit s’est mis à toucher certains pensionnaires de l’établissement. Tous à l’unisson, comme si quelque chose les orchestrait, ils se sont subitement mis à délirer éveillés, hurlant des propos incompréhensibles. Certains en sont devenus violents envers eux-mêmes, et se sont mis à se taper la tête contre les murs, implorant que « cette voix cesse ». En tout, il y a eu cinq morts, parmi les cent quatre-vingt-douze pensionnaires.

 

Aucun d’entre nous n’a pu comprendre ce que les malheureux disaient, ce n’étaient que beuglements gutturaux de terreur. C’était glaçant, même pour nous qui y sommes pourtant habitués. Les potions et remèdes ont été inefficaces. Cela a duré exactement une journée, puis tous se sont calmés aussi rapidement qu’ils s’étaient emportés. Les autres mires s’accordent à dire qu’une contagion s’est propagée dans l’Office en raison de l’insalubrité des cellules, et qu’une brève fièvre a gagné les corps, faisant délirer temporairement les esprits. Mais je n’y crois pas. Vu les symptômes, je ne puis concevoir que ce soit physique, mais je n’ai aucune preuve pour étayer d’autres soupçons. 

 

Le plus dur a été d’examiner les dépouilles dans les cellules. C’était répugnant. Je suis Mire, j’ai pratiqué plus d’une fois sur le corps humain et pourtant, il n’y a pas de mot pour décrire les restes d’un homme qui s’est donné aussi violemment la mort. Tout ce sang et ces morceaux. J’en ai fait des cauchemars pendant plusieurs nuits.

Tiniel Digendorst, le Mire principal, un homme assez abrupt, mais regorgeant d’expérience, m’a dit que c’était tout à fait normal de réagir de la sorte, que je m’y ferai, ou alors que je devrai changer de vocation.

 

                                                                       

       –  1153 D.O – 3ème semaine.

       Chose étrange, c’est qu’à part Ektornad, seuls les pensionnaires ont été touchés. Tous les autres mires et amissières sont en parfaite santé. Comme si ce mal n’avait touché que des esprits déjà affaiblis et fragiles.

       Tous les jours, je passe voir les pensionnaires. Beaucoup sont réticents à me parler, d’autres ont les propos délirants habituels en rapport avec les traumatismes de leur vie. Cependant, il y en a un avec qui les discussions sont bien différentes. Il se nomme Hernist. C’est un homme à l’apparence tourmentée. Il est ravagé, replié sur lui-même, et pourtant inoffensif. Les premiers temps, il me parlait en restant recroquevillé dans le coin de sa cellule, fuyant mon regard. Il grattait le mur, semblait comme converser avec le vide, ou parfois même avec des insectes. Une fois, il a conversé avec une mouche qui s’était posée sur sa main. Il a tenu ainsi un long moment, lui posant des questions sur le sens de son existence, et on eut dit qu’elle lui répondait, tant les paroles d’Hernist étaient sensées.

Il lui a d’ailleurs dit quelque chose qui m’a fortement intrigué : « Qui est persuadé d’être éveillé en réalité sommeille à jamais. Seul celui qui a conscience de ses brumes se réveillera. »

                                                                              

       –  1153 D.O – 5ème semaine.

       Je continue d’aller voir Hernist, chaque jour. Malgré son étrange attitude, ses propos s’avèrent être d’une extrême profondeur et révèlent une prodigieuse intelligence. Une fois le sens de ses métaphores saisi, les discussions prennent un sens tout à fait extraordinaire. Certes de manière imagée, les sujets sont d’une incroyable sagacité. Hernist n’était peut-être enfermé à Vinathiane qu’en raison de l’incompréhension de sa manière d’être. Bande d’ignares que sont certains.

-« Qu’en est-il des oiseaux, Maître Mire ? »

-« À quel propos ? »

-« C’est évident, leur liberté »

-« Ils en sont justement le symbole »

-« Croyez-vous que parce que l’on puisse planer dans toutes les directions, nous sommes libres ? Davantage de possibilités n’apportent que plus de contraintes et de dangers.»

-« Diriez-vous donc qu’entre ces quatre murs, vous êtes plus libre qu’un oiseau ? »

-« Notre seule réelle liberté devrait être celle de penser. J’ai toute liberté de penser en ces lieux, en toute quiétude, sans me soucier de quelconque danger quant à mes faits et idées. Je suis libre d’être de ce que vous appelez « fou ».  N’est-ce pas cela la véritable liberté ? Les pensées d’un être en liberté sont en prison. Les pensées d’un être en prison sont en liberté.»

Ces derniers mots me font prendre conscience qu’il est possible qu’Hernist ait demandé à être ici. Où n’ai-je rien compris de leur réel sens ?


[1]

 amissière : infirmière

À suivre...