1153 D.O – 12ème semaine.

      Aujourd’hui, c’est l’été, mais cela n’empêche en rien ces lieux d’être toujours aussi lugubres et la tension aussi pesante.

Hernist semble indifférent à la situation chez les mires. Il trouve peut-être cela normal, ou sait-il quelque chose que j’ignore ?

Il m’a posé une autre question qui, encore une fois, aurait pu paraître anodine.

« Qu’est-ce que le mal ? D’où vient-il ? Si l’on considère qu’un enfant naît bon, qu’est-ce qui peut donc le rendre mauvais ? »

 

« C’est dans la nature humaine de devenir mauvais. Ce sont nos expériences, notre environnement, nos aptitudes et nos choix qui en décident. » répondais-je.

 

« Mais selon vous Maître Mire, comment peut-on définir le bien du mal ? N’est-ce pas encore là une décision arbitraire propre à l’homme ? Qui peut prétendre poser la frontière ?»

 

« Je dirai que pour cela, il n’y a rien d’objectif, ni de logique. Le mal est en effet relatif. Le mal commence peut-être lorsqu’une douleur est ressentie », répondais-je.

 

« Donc, tout ne doit être basé que sur les émotions humaines ? N’est-ce pas un peu égoïste ? Un cataclysme naturel qui détruirait bien des vies dans la souffrance ne sera pas considéré comme le mal ? Un animal tuant un de ses congénères sera considéré comme naturel. Mais qu’en serait-il si un humain perpétrait cet acte ?»

 

« Parce que l’Homme est civilisé…» répondais-je.

 

« Pas plus que les autres espèces. À notre connaissance, l’Homme est le seul être capable de se faire la guerre pour autre chose que de la nourriture et sa survie directe. »

                                                                                 

« Le mal est une notion humaine, rien d’autre. », répondais-je.

 

« C’est ce que vous croyez. En vérité, le mal, comme toute autre chose, n’est que la finalité de l’estimation subjective d’un enchaînement de pensées à la fois distinctes et pourtant liées. Un cycle, une toile d’aptitudes de choix et d’influences.».

 

« Ce que vous citez pourrait s’apparenter à ce que nous apprenions à l’Académie. »

 

« Certes, à ceci près que nul ne sait avec précision d’où proviennent les aptitudes naturelles de chacun ». 

 

« De nos ascendants, de manière très nébuleuse parfois. » répondais-je.

« Entre autres, mais … à l’origine ? Chacun de nous a son Deist… N’oubliez jamais que chaque acte de tout être vivant se voit en définitive dicté par la peur. La mort, la souffrance, la déchéance, la honte…parmi tant d’autres

 

« Votre point de vue est tout aussi subjectif, nous pourrions percevoir les choses à l’inverse, pour réussir, aimer… » disais-je.

 

« Réfléchissez-y, et vous comprendrez que primitivement, tout mène inéluctablement à une peur.»

 

 

        1153 D.O – 13ème semaine.

      Hernist semble avoir soudainement changé, et pas en bien. Lorsque je suis entré dans sa cellule, il était de nouveau recroquevillé dans un coin, en spasmes.

-« Je l’ai entendu, il arrive de nouveau ».

-« Qui arrive ? »

-« Celui qui dicte nos pensées sombres, celui qui est la cause du mal. Celui que nous repaissons du mal que nous sommes, et qui nous nourrit en retour de ce qu'il engendre avec. »

-« Du mal ? Ne disions-nous pas que l’homme n’a nul besoin de se voir dicter le mal ? » répondais-je.

 -« Il reviendra à la prochaine lune, et nous forcera à les nourrir...»

-« Qui, dites-moi qui ? »

Il se retourna vers moi, les yeux injectés de sang. C’est alors que sa voix changea pour psalmodier dans un sordide sifflement : « Kataezul ».

Je ne sus ce que cela voulait dire, mais la seule évocation de ce nom me terrorisa inexplicablement.

 

La nuit suivante, ce mot résonna et persifla dans ma tête, tel un serpent tentant de m’arracher mon âme. Le lendemain, il fut épuisant pour moi de me lever, mais je fis l’effort. Tout se passa à peu près correctement, malgré une terrible fatigue.

Serait-ce insensé de dire que depuis, j’appréhende la prochaine lune ? J’ai l’impression d’être vulnérable, mais je ne sais pas encore à quoi, ni pourquoi.

Je ne dois pas me laisser abattre, je dois me ressaisir. Je dois comprendre ce mot « Kataezul ». Qu’est-ce que cela peut être ? Un être fait de chair et de sang, une philosophie, un spectre, une divinité ? Je crois que la seule manière d’en savoir plus, c’est de continuer à converser avec Hernist, mais la tâche ne va pas m’être aisée. Il semble de plus en plus affaibli de l’esprit et nos discussions deviennent chaque jour plus compliquées.

 

        1153 D.O – 14ème semaine.

 

      Je me lève à peine. Cette nuit fut celle de la pleine lune, j’ai souffert. Je n’ai pas fait de crise comme les pensionnaires, mais mes songes étaient tourmentés. J’ai vu des ombres, entendu des voix presque imperceptibles, mais présentes. Elles tentaient de m’ordonner, même si je ne saisissais rien de ce qu’elles disaient. Heureusement d’un côté.

 

Cette nuit, un drame s’est produit. Deux amissières se sont inexplicablement querellées et se sont entretuées à coup de couteau dans les cuisines. Jamais je n’oublierai ces deux femmes vêtues de blanc, leurs corps baignant dans cette marre rouge.

Nous sommes tous tétanisés. Certains disent qu’en vérité, elles avaient un différend à propos d’un homme. Avec la vague de crise et tous les malades hurlants, cela n’a pas dû apaiser leurs esprits et le ton est monté.

Quant à moi, je crains la prochaine lune.

Toujours sans nouvelle de l’extérieur, Tiniel a renvoyé d’autres missives pour alerter de la situation. Cependant, il n’espère aucune réponse.

 

Hernist a souffert lui aussi. Il n’est jamais directement affecté par la vague de folie, il semble résister et c’est cela qui l’épuise.

Ce matin, je l’ai senti très amoindri. Il a perdu beaucoup de poids, il en est presque cadavérique. Pour être honnête, je ne sais pas s’il passera la prochaine lune.

Après les derniers examens, les autres mires et moi sommes d’accord, Hernist est mourant, la prochaine vague lui sera fatale.

Il ne me reste donc plus beaucoup de temps pour tenter d’en savoir plus.

Les amissières lui donnent des potions d’Êtrevif. Cela le revigore à peine quelques heures par jour.

Je passe le plus clair de mon temps avec lui pour apprendre, et aussi par respect. Se sachant mourant, je ne veux pas qu’il vive ses derniers jours seul.

Tiniel s’est offusqué de ces échanges. Il m’a sommé d’y mettre un terme. J’ai refusé, prétextant que Hernist était un cas qui pouvait faire avancer les choses comme jamais auparavant. À force d’insistance, il a accepté, mais à contrecœur.

 

 

        1153 D.O – 15ème semaine.

 

      La santé d’Hernist ne va pas en s’améliorant, mais il arrive à parler distinctement.  Je l’assaillis de questions. Le premier jour, il ne fit que répéter sans cesse : « Un jour, Kataezul se réveillera et imposera son règne. Alors tous nous nous prosternerons et souffrirons mille temps. Il viendra briser un Âge. Las du règne des Majestueux, il les fera tous tomber. Le chaos régnera jusqu’à l’arrivée de Ktolbarath, et un ordre nouveau naîtra. »

 

Qu’étaient ces Majestueux ? Parlait-il de ces dragons qui venaient d’arriver récemment dans nos contrées ?  Qui était Ktolbarath ?

Quant à l’incident avec les amissières, Tiniel a donné des consignes claires pour la prochaine lune. Personne ne s’occupera des malades et tout le personnel sera assigné à son dortoir pour éviter toute tension. Pour ma part, cela me convient parfaitement, c’est une très bonne décision qu’il a prise.

 

 

 

Aujourd’hui, Hernist semble plus prolixe, mais ses propos sont souvent encore dénués de sens. Je comprends vaguement que ce « Kataezul » serait une sorte d’entité divine maléfique. Lorsque je lui ai posé la question « Est-il un disciple de Marakin, le Dieu des Damnés ? », Hernist s’est soudainement énervé.

 

« Marakin ! Marakin ! Marakin n’était rien ! Il n’était qu’un sot ne pensant qu’à la guerre ! Il ne voyait pas plus loin que le sang des damnés ! D’un seul geste, Kataezul l’a brisé et enfin règne le vrai Maître des Karamaks. »

« Vous prétendez donc que Marakin n’est plus ? Comment cela se peut-il ? Comment le savez-vous ? »

« Parce qu’il nous l’a dit ! »

« Kataezul en personne ? »

« Non, évidemment, c’est le terrible Denhmor, son premier Dévoïkin, le premier né, à qui il a confié le Mal en l’homme, qui nous insuffle la parole de Kataezul. »

« Le Mal en l’homme ? Celui dont vous parliez ? Celui qui dicte nos pensées sombres ? Son premier Dévoïkin ? Y’en aurait-il d’autres ? »

« Ce n’est pas lui qui nous dicte, c’est à la fois eux et nous tous. Nous serons les architectes de notre propre damnation.»

 

C’est à ce moment-là que les choses prirent une tournure bien différente. Dès lors, j’ai commencé à recueillir quantité impressionnante d’informations d’une valeur inestimable.

 

Il me semble que je suis le premier. Celui qui aura l’honneur de poser les fondements des recherches sur tout ceci. Jamais nul homme avant moi ne l’avait encore fait. Un précieux trésor pour le Savoir.